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Je me souviens


Capitaine de frégate (h) Pierre Chanliau
Opération «Jubilé » Dieppe -19 août 1942

Je me souviens, Espoir n°112, septembre 1997

 

Evoquer ce coup de main, dont c'était il y a quelques jours le cinquante cinquième anniversaire, s'imposait.
Quoique de conception britannique, cette vaste opération combinée fut en effet dans sa partie terrestre, une affaire essentiellement canadienne.


Sur le terrain ce furent les officiers canadiens qui durent conduire un assaut particulièrement meurtrier. Ce furent des unités de la 2e division canadienne, parmi lesquelles les « Fusiliers du Mont-Royal », l'un des plus célèbres régiments canadiens français qui fournirent le gros des effectifs. Ils subirent les pertes les plus lourdes.


Plutôt que de prétendre donner une vue d'ensemble d'une bataille qui a déjà suscité de nombreux ouvrages, nous avons demandé son témoignage à l'un des survivants français de l'opération. Tel Fabrice à Waterloo, il ne dit que ce qu'il a vécu. C'est une pièce de plus à verser au dossier, déjà volumineux, de «Jubilé ».

 

Mon intention n'est pas de décrire ce raid dans son ensemble : plusieurs historiens l'ont déjà fait à l'aide d'une documentation que je ne possède pas.


Je me contenterai d'évoquer quelques souvenirs sur la participation des FNFL dans cette opération.
Conçue et préparée par le commandement britannique, elle devait primitivement avoir lieu début juillet sous le nom de « opération  Rutter ».


Durant une semaine, les chasseurs de sous-marins qui devaient y participer restèrent mouillés sur rade, sans communications avec la terre, dans l'attente de conditions atmosphériques convenables.


Quelques mots rapides sur ces petits bâtiments, dont la base d'opérations était située à Cowes, dans l'île de Wight :

 

- 36 mètres de long, un équipage de trente hommes, armés d'un canon de 75, d'un canon anti-aérien de 40, de mitrailleuses Oerlikon de 20 et de grenades sous marines, ils sillonnaient la Manche et la mer du Nord depuis Dunkerque et la Hollande en mai 1940. Réarmés par les FNFL, ils continuèrent pendant près de cinq ans les patrouilles et les escortes de convois de Falmouth à la Tamise. Ils étaient également présents lors du débarquement en Normandie en juin 1944. Toutefois, quatre manquaient déjà à l'appel, coulés par l'ennemi.

 

C'est durant cette attente que nous reçûmes la visite de l'amiral Lord Louis Mountbatten, à l'époque chef des opérations combinées, qui voulut bien nous expliquer qu'il avait vivement souhaité la présence d'unités des FNFL dans cette opération, comme d'ailleurs dans celle de Brune-val intervenue en février 1942.


Le mauvais temps persistant, l'opération fut annulée le 7 juillet ; ce projet fut repris en fin de mois sous le nom de opération «Jubilé », mais je n'en fus informé, ainsi que les autres commandants de chasseur, que le 18 août après-midi, lors de la conférence destinée à nous préciser les objectifs de cette mission.


Dans la soirée même, nous embarquions trente-cinq commandos des Royal Marines britanniques, ainsi qu'un important matériel : échelles en bambou, caliornes destinées à ouvrir, si nécessaire, des portes de bassin dans le port.

Le groupe comprenait au total 18 officiers et 350 hommes, répartis sur les sept chasseurs devant participer à l'expédition :


- quatre chasseurs armés par des équipages français : les chasseurs 10, 41, 42 et 43 ( les chasseurs 11, 12 et 15 étaient indisponibles) ;


- trois chasseurs armés par les équipages britanniques : les chasseurs 05, 13 et 14.

 

Entre-temps, nous avions débarqué tous les objets de valeur, les codes et les livres confidentiels. L'appareillage eut lieu à 21 heures et nous fîmes route vers notre destination.


Une petite anecdote concernant le médecin de la base qui, absent, n'avait pu être averti : à son retour, il comprit qu'une affaire importante se préparait. Il réquisitionna alors un taxi jusqu'à Seaview et, de là, une vedette l'amena à bord du chasseur le plus proche. Il s'avéra par la suite que la présence de notre médecin nous fut très utile.

 

Après avoir traversé, derrière les dragueurs, les champs de mines nouvellement signalés, nous atteignîmes le « point de non retour » ; il était 4 heures le 19, heure prévue pour réunir l'équipage et dévoiler la destination et le but de notre mission :


- pénétrer, derrière la canonnière britannique Locust, dans le port de Dieppe,


- accoster au quai de la gare maritime,


- débarquer nos trente-cinq commandos,


-    procéder à la destruction ou à la capture des barges allemandes amarrées dans le port et, si possible, en ramener à la remorque en Angleterre.

 

Il était également précisé que ces opérations devraient cesser à 13 heures, heure prévue pour le retour, car il s'agissait d'une opération limitée dans le temps et non d'un débarquement réel. Ce programme provoqua l'enthousiasme général et chacun rallia son poste de combat. L'officier en second avait, comme il est d'usage, la charge de préparer une équipe de prise avec son matériel.


J'étais personnellement plus réservé sur la réussite de ce coup de main un peu risqué, mais mon bateau, le chasseur 41, avait, depuis Dunkerque et la Hollande, encaissé déjà de nombreux projectiles, dont deux obus de 105 et même une bombe qui, par miracle, avaient traversé les superstructures sans exploser ; aussi espérais-je que cette chance allait continuer ce jour-là.

 

5 h 30 : nous sommes en vue des côtes françaises devant Dieppe ;


6 h 30 : derrière le Locust, nous approchons pour nous présenter face à l'entrée du chenal ; c'est à ce moment que la canonnière est prise à partie par une batterie de Neuville, un projectile déchiquetant la passerelle.


Nous constatons alors que les batteries commandant l'entrée du port n'avaient pas été capturées par les commandos comme prévu. Il apparaît, après quelques autres tentatives accueillies aussi fraîchement, que cette partie du programme ne pourrait probablement pas se réaliser. Nous apprendrons plus tard que l'effet de surprise nécessaire pour la réussite de cette opération n'avait pas joué, certains escorteurs du groupe ayant intercepté un convoi côtier, d'où échanges de coups de feu qui attirèrent l'attention du commandement allemand et l'amenèrent vraisemblablement à provoquer l'alerte générale.

 

Vers 7 h 30, l'idée d'entrer dans le port étant abandonnée, nous recevons l'ordre de transférer nos commandos sur des petites barges et de les escorter jusqu'à la plage proche de la jetée, où ils vont tenter de débarquer. Nous les protégeons de notre mieux en établissant des rideaux de fumée, parallèles à la côte - peu efficaces, malheureusement, car le vent venant de terre, éloignait la fumée vers le large.

 

Cette opération sera assez meurtrière pour nos commandos, leur commandant y laissera la vie en tentant d'arrêter le débarquement des derniers survivants : son attitude courageuse contribua certainement à réduire les pertes de son groupe.


10 h 00 : nous commençons alors une navette entre les plages et le Locust pour remorquer les barges endommagées, y recueillir les soldats survivants et les ramener à bord. Malgré la protection efficace de la RAF, nous subissons de nombreuses attaques de Messerschmitt, au cours desquelles plusieurs avions allemands seront abattus.

 

De 11 h 30 à 12 h, nous sommes amenés, avec le chasseur 43, à porter secours, en le protégeant par des rideaux de fumée, à un landing craft attaqué par des chasseurs bombardiers.


12 h : nous sommes à nouveau pris à partie par trois Messerschmitt qui nous encadrent de plusieurs bombes qui explosent le long du bord mais ne provoquent, par chance, que de légers dégâts ; un autre appareil est abattu à cette occasion.

 

Le chasseur 43, de son côté, recevra une bombe qui heurtera une grenade et n'explosera qu'à son arrivée dans l'eau.


Pendant ce temps, les autres chasseurs poursuivent des tâches semblables près des plages, recevant quelques projectiles qui ne causent heureusement que des avaries légères.


Le chasseur 13, moins chanceux, encaisse un obus de fort calibre qui, en explosant, tue le commandant sur la passerelle.

 

12 h 20 : conformément aux prévisions, nous recevons l'ordre de nous préparer à quitter les lieux en prenant en remorque le maximum de barges flottantes, toujours harcelés par la Luftwaffe mais protégés par la RAF.


Vers les 16 heures, nous prenons place dans le convoi de retour et mouillons en rade de Newhaven aux alentours de minuit, contents d'être de retour sans trop de dégâts mais déçus de n'avoir pu exécuter la mission prévue.

 

En plus des bâtiments FNFL, les autres forces françaises comprenaient :


- une escadrille de chasse qui participa active ment à la couverture aérienne et perdit malheureusement plusieurs pilotes ;


-  dix-sept commandos, répartis dans plusieurs groupes britanniques à Dieppe, Berneval et Varengeville, où ils réussirent un excellent travail ; au retour, deux étaient portés manquants, fauchés par un obus en arrivant à la plage.


En considérant l'importance des pertes et l'échec d'une partie des missions prévues, que peut-on penser ?


Si l'on admet qu'un débarquement doit impérativement réussir sous peine de retarder considérablement la libération du territoire considéré, je pense qu'il était souhaitable, faute d'expériences récentes, d'éprouver les défenses ennemies et le matériel nouveau.

 

Les raisons de cet échec partiel furent :


-  principalement, l'effet de surprise escompté qui n'a pas joué, car la situation des assaillants est toujours plus délicate surtout si l'ennemi est alerté ;


-  par ailleurs, un assaut frontal est toujours plus meurtrier qu'une offensive d'enveloppement, surtout s'il n'est pas appuyé par un bombardement préliminaire des positions.

 

Le commandement en a certainement tiré des enseignements mis en pratique en juin 1944, en particulier :


-  transporter un port artificiel, au lieu de tenter une attaque qui aurait certainement abouti à la destruction du port dont on avait impérativement besoin ;


-  donner une priorité accrue au matériel par rapport aux troupes.

En conclusion, ce raid était-il nécessaire ?


Je ne suis certes pas qualifié pour répondre à cette question ; mais je reste persuadé qu'il fut utile ; c'est également l'opinion des anciens combattants canadiens et britanniques que j'ai eu l'occasion de rencontrer. Ils sont également persuadés que les pertes en hommes subies ce jour-là ont contribué à économiser beaucoup de vies humaines lors du débarquement du 6 juin 1944.

 

Bibliographie :


Amiral Lepotier, Raid sur mer (Saint-Nazaire - Dieppe). Éd. France Empire. René Abautret, Dieppe, le sacrifice des Canadiens. Éd. Robert Laffont. Claude-Paul Couture, Opération Jubilé (Dieppe, 19 août 1942). Éd. France Empire. Jacques Mordal, Les Canadiens à Dieppe. Éd. Presses de la Cité.

 

Témoignage du colonel Lévesque, 19 août 1962.

Une mère montréalaise - qui, selon toutes vraisemblances, n'a jamais quitté le Québec -, vient d'apprendre que son fils aîné a été tué sur les galets d'une plage à Dieppe. Elle dit alors à son cadet : « Vois-tu ? notre consolation, c'est de savoir que ton frère n'est pas mort en terre étrangère ».